Chronique de Magali Charlet suit au spectacle 07 – La Collection (saison 2019-2020).

Le sans-fil d’Ariane

Si vous avez plus de 30 ans environ, vous avez connu les joies de la vie sans téléphone portable, voire les bonheurs simples de la vie avec téléphone avec fil.

Vous avez su, à un moment donné, mémoriser des numéros de téléphone à 7 chiffres. Vous connaissez la texture du papier bible d’un bottin de téléphone dont on tourne les pages en récitant l’alphabet dans sa tête. Vous êtes peut-être même déjà allé dans une cabine téléphonique, pour y téléphoner. Vous avez alors eu cette expérience unique d’un appareil à cordon métallique fonctionnant avec des pièces de monnaie (qu’il fallait prévoir), et dont le combiné (qu’il fallait essuyer parce qu’il était gras des autres gens d’avant vous) faisait un bruit de vestiaire vide quand on s’entendait respirer dedans. La cabine sentait généralement la cigarette froide ou le pipi ou les deux.

Vous savez ce que c’est de devoir être à l’heure à un rendez-vous parce que ce n’est pas possible de l’annuler à la dernière minute ou de prévenir que vous avez du retard, parce que la personne que vous devez rejoindre rallie L’Isle à Cossonay en boguet et qu’elle est partie y a déjà 1h et qu’elle est injoignable parce que son téléphone est resté chez elle, accroché au mur par un câble électrique.

Vous savez ce que c’est d’être injoignable (et que ça soit normal), coupé du reste du monde (et que ça soit normal), peu réactif (et que ça soit normal), invité à entamer une relation amoureuse de façon verbale et en face à face. Vous savez ce que c’est de regarder un paysage et de marcher la tête droite, le regard fier, perdu dans le lointain. Vous ne parliez pas forcément avec plus de monde dans la salle d’attente du docteur mais vous aviez moins l’air d’un vieux singe dépressif, question posture.

Tout récemment, j’ai voulu conclure un nouveau contrat de téléphonie mobile et acquérir un nouveau téléphone mobile parce que mon iphone 5 – un briscard que personne ne pensait encore capable de vie – arrivait au bout. J’ai fait ça à La Poste parce que c’était l’abo le moins cher et le plus appétissant. Il n’était pas cher parce que j’allais voyager de Charybde en Scylla pour l’obtenir tout en conservant le même numéro, traverser des épreuves dignes des 12 travaux d’Astérix et risquer mourir de stupéfaction plusieurs fois. Tout ça pour pouvoir continuer à: me faire éconduire à la dernière minute, stresser pour des impatients en attente de quelqu’un à l’autre bout du sans-fil, perdre du temps à faire autre chose qu’explorer mon environnement tangible.

J’ai la nostalgie des années 80. Pas que pour la qualité de la musique et la prépondérance du fluo.

 
(ce texte est paru dans le Journal de Cossonay, le vendredi 6 mars)

La Collection (photo : Anouk Schneider)

par Magali Charlet

Magali a de nombreuses cordes à son arc ! Elle a notamment été active pendant plus d'une année au sein de l'équipe du Petithéâtre et elle est, depuis, restée une habituée du lieu et une blogueuse régulière.


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