Chronique de Pierre-André Milhit à propos du spectacle 04 – Sing Sing Bar (saison 2019-2020).

— T’es sûr que c’est ici ? Ce bar avec la musique, les deux filles ? Y a que des rats morts.
— Mais si, attends un peu, on est arrivé trop tôt. Au moins on aura des bonnes places.
— Non mais, t’as vu où on est là ? On dirait un enterrement.
— Chut ! Dis pas des mots comme ça, ça porte malheur.
— Ça peut pas être pire. Regarde. La patronne qui fait ses mots croisés. Jamais elle te regarde. Et si elle te regarde, t’es mort, t’as vu son regard ? J’ai l’impression qu’on est en trop, là. En plus, j’ai la dalle. Qu’est-ce qu’on mange ? Elle est où la musique ? Si tu penses que dans le juke-box, y a Fréhel ou Dalida ? Non, à peine la Bruni ou la Paradis, ça va guincher, j’te dis !
— Attends. On va commander deux bières, pour enlever la poussière, ça va aller.
— Et elle est toute fière d’avoir trouvé : revigore. Chais pas ce qui l’a inspirée. Et pis l’autre, là, vers la terrasse, qui dragouille comme un gigolo. C’est une série, série B, ton cani. Il est en train d’emballer une fantômette. Et qui c’est qui va chanter ? La patronne, quand elle aura fini d’embrouiller ses cases noires ? Ou le pilier de bar, celle qui déblatère sur sa voisine ? On dirait qu’elle a des bas de contention sous ses bas résilles. Regarde comme elle picole. Des apéritifs exotiques, pour faire classe. Si c’est elle qui chante, je vais mettre des sous dans le juke-box, merde !
— Fais pas le con, fais-toi pas remarquer, ils ont l’air d’être bien, ensemble.
— Ouais, c’est comme à la maison, chacun se radote des choses à soi. Il ne manque que la télé, grand écran, avec Top Chef. Ou Catastrophe en cuisine. Qu’est-ce qu’on mange ? Y a rien à grignoter ? Trois rondelles de saucissons, une tapenade, ça casse pas trois pattes à un canard. Rien. Je vais aller chercher des chips en face. Tu vas voir.
— Attends. Y va bien se passer quèque chose. Y a d’la lumière à l’étage. C’est peut-être la chanteuse qui se prépare. Le bar, y s’appelle Sing Sing Bar, c’est pas pour rien.
— Sing Sing, c’est le nom d’une prison, au bout du monde. On doit y être. Leur vie, c’est d’un morne. Y se causent plus. Chacun dans son monde. Le bar va fermer, y sauront même pas qu’y-z-ont passé la soirée ensemble. Le bar va fermer, y sauront même pas que c’était ouvert. J’ai faim, qu’est-ce qu’on mange ?
— Rien. On mange pas, je crois. On mange plus. On chantait. Autrefois. Il a dû se passer quèque chose. On sait pas. Y parlent pas. Mais qu’est-ce qu’y disent !

Sing Sing Bar (crédit photo : Céline Ribordy)

par Pierre-André Milhit

Pierre-André Milhit est né en 1954 à Saxon et vit aujourd'hui à Montorge sur Sion. Il a pratiqué treize métiers parmi lesquels chauffeur-livreur, employé de pompes funèbres, garçon de café. Il est désormais travailleur social et rédige régulièrement des chroniques pour ce blog.


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