La folie raisonnée

Date : 11 novembre 2018
Chronique de Sabrina Roh à propos du spectacle La pensée (saison 2018-2019).

Mesdames et messieurs les expert·e·s, vous allez devoir trancher. Sans comprendre comment, ni pourquoi, vous allez vous retrouver impliqués dans l’histoire sordide du Docteur Igniatievitch Kerjentsev, accusé d’avoir assassiné son meilleur ami.

Votre mission est simple : proclamer Igniatievitch Kerjentsev fou ou sain d’esprit. Si vous êtes là, ce soir, c’est que vous en avez les compétences. Autrement dit, vous ne faites pas partie des fous. Vous êtes du bon côté de la porte, là où il y a une poignée.

Igniatievitch Kerjentsev, lui, n’a pas souhaité d’avocat. En tant qu’homme intellectuellement au-dessus de la moyenne et dont les actions répondent à une logique implacable, il est son meilleur défenseur. Sans nier les faits, il démontre par A plus B qu’il a agi en toute conscience et en connaissance de cause.

Le docteur se laisse alors tomber à quatre pattes et se met à ramper dans sa cellule.

Olivier Werner a déjà joué une centaine de fois La Pensée, nouvelle éponyme de Leonid Andreïev, écrite en 1902. En compagnie de Galina Michkovitch, le comédien a retraduit ce plaidoyer d’un homme qui se targue de jouer sa vie et de convaincre les autres de son authenticité. Dans une cellule austère au sol grillagé, les pensées du docteur, revenant sur les causes et circonstances de son crime, ricochent contre les murs. Leur écho nous hante et laisse un goût de métal dans nos bouches. Les fous ne le deviennent-ils pas une fois enfermés ?

Olivier Werner ne dit pas ce seul en scène mais l’incorpore, jusqu’au bout de ses chaussures sans lacets. Précis, il incarne un Igniatievitch Kerjentsev dont tous les déplacements semblent prémédités. Une existence réglée comme un métronome. Même les tics de la main, le regard parfois trouble et les légers rictus qui trahissent un dérangement, s’insèrent parfaitement dans cette chorégraphie froide. Igniatievitch Kerjentsev sait ce qu’il fait. Le saurait-il, s’il avait été fou ? Il vous le demande, Mesdames et Messieurs les expert·e·s.

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !

Avec une grande maîtrise, Olivier Werner joue le calme apparent, adoptant un rythme caractérisé par de nombreuses ruptures, qui témoignent d’un feu intérieur. Avec facilité il nous emporte dans un soliloque grinçant et drôlement inquiétant, qui montre que la faille n’est pas loin et que personne n’est à l’abri d’un coup de folie. Et si Igniatievitch Kerjentsev était l’expert et nous les fous ?

La pensée, avec Olivier Werner

par Sabrina Roh

Sabrina Roh est une blogueuse du Petithéâtre de Sion.


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