Je mourrai demain

Date : 24 septembre 2018
Chronique de notre spectateur Orgel à propos du spectacle Luna Park (saison 2018-2019).

Les montagnes russes, le tintamarre, les pommes d’amour si jolies dans leur robe rouge vernissée qui cache parfois un fruit pourri, oui, c’est Luna Park par ici sur ce coin de terre partagé, avec des tirs à la carabine et des pinces à 2 francs qui ne marchent jamais. On y entre comme dans un rêve et on en ressort les poches vides. On n’a pas toujours le gros lot. Par ici la sortie, c’est devant, droit devant, laisse tes bottes. Tu vas mourir.

Tu vas mourir. Pourquoi ne te suicides donc tu pas, tiens. Non. Pas encore. Pas maintenant. Parfois on arrive à attraper la queue du Mickey et on repart pour un petit tour. Surtout quand la queue du Mickey ressemble à une femme brune alanguie dans ses fourrures, avec un regard à damner un prince-évêque.

Quand la queue du Mickey ressemble à un cahier griffonné de poésies, où dans le hasard des pages se lovent des perles douces à mourir et des étoiles amidonnées, alors oui, on repart pour un petit tour.

Quand elle ressemble à l’autre, à l’humain, au frère, à celui que tu côtoies sans le connaître, tout caparaçonné dans son armure de pudeur mais qui pourtant, un soir d’avril peut-être, ou était-ce en novembre, t’a sauvé la vie en te prenant un court instant dans ses bras. Alors oui. On repart pour un tour.

Quand elle ressemble à ces flacons ambrés dans lesquels s’évaporent nos rêves d’homme adolescent et qui rendent les contours plus beaux, les gens plus malins, les femmes plus belles et tant pis tiens si tu finis la tête dans les chiottes, oui, avec un flacon ça vaut la peine, on repart pour un petit tour.

Quand elle ressemble à la musique, à celle qu’on découvre par hasard en se demandant éberlué comment on a fait pour vivre sans la connaître, oui, le dièse à la portée, oui, ça vaut la peine de repartir pour un tour.

On mourra demain.

Un jour on n’arrivera plus à attraper la queue du Mickey. On aura le bras trop lourd, ou on sera trop ivre, ou on sera trop vieux, ou les trois à la fois. Alors c’en sera fini des femmes brunes et langoureuses. On n’arrivera plus à lire Jaccottet. Ou les gens nous fuiront parce qu’ils auront peur de notre naufrage, ça fait peur les naufrages, il fait froid et il y a des reflets de lune sur les eaux. On n’entendra plus rien, on sera obligé de jouer du piano avec un bout de bois collé sur le front pour capter les vibrations, comme Ludwig. Eh puis non on le fera même pas, on aura la flemme.

Alors on mourra.

Demain.

Aujourd’hui, il y a encore le petit singe qui tape dans ses cymbales, regarde-le, regarde-le mon frère, les lumières se sont rallumées, les sièges sont vides. Dzim Dzim. Il joue encore, le petit singe. Laissez-moi encore un peu.

Je mourrai demain.

Orgel

photo : Céline Ribordy

par Orgel

Orgel est l'un des blogueurs réguliers du Petithéâtre. Il a longtemps été l'un des chroniqueurs du blog de la Grenette "Sortez de ma chambre". D'aucuns prétendent qu'il a choisi ce pseudo parce que, lu à l'envers, ça fait Legro. Mais ce sont de mauvaises langues... Pour le contacter ou réagir à sa chronique, laissez un message ci-dessous (ou : lecomtedorgel@hotmail.fr)


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