Chronique à propos du spectacle 12 – Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir  et plus globalement sur la saison 2017-2018 du Petithéâtre.

« Deux c’est assez, trois c’est… Ben c’est compliqué…
C’est pas impossible, entendons-nous mais euh…
Enfin tout de suite c’est plus tendu… Voilà »

“Je me mets au milieu mais laissez moi dormir” qui déjà décroche la timbale (à mon sens du moins) de titre le plus chouettement interpellant de la programmation, triomphant fièrement à ce petit jeu face à cette histoire de cailloux de début de saison(1), aux anglicismes psychédélisant de “Donkeyport”(2) et aux appositions audacieuses avec des tirets de Ludovic Chazaud(3). Ce qui n’est pas rien bigre de bigre. La citation intradiégétique en guise de titre est parfois un exercice périlleux, mais celle-ci est si pertinente qu’en une phrase elle nous exprime l’aspect caustique et tendrement désespéré de cette relation à trois dans un petit lit, dans des petites vies.

Dorian Rossel s’est donné comme défi d’adapter le film culte de Jean Eustache “La maman et la putain” véritable parangon d’une Nouvelle Vague contemplative post mai 68, long de 3h40, en un spectacle théâtral radicalement dépouillé d’une durée plus classiquement digeste. Dès lors le texte se retrouve placé dans l’essentiel de la ligne de mire, ce texte que les fâcheux d’alors avaient parfois qualifié “d’excessivement littéraire et ennuyeux”, surtout dans la bouche d’interprètes incapables de la moindre réalité d’émotion. Il est certain que le jeu de Jean-Pierre Léaud avait de quoi troubler, et que savoir si ce comédien fétiche de la Nouvelle Vague est véritablement un acteur incroyable ou une arnaque perpétuelles orchestrée par les chino-gauchistes balanceurs de pavés de l’époque reste un sujet de discorde relativement amusant. Mais là il ne s’agit plus de Léaud mais de Gobet, d’Eustache mais de Rossel et le seul point commun avec sa forme originelle c’est le texte. Ce texte, qui effectivement, peut sembler décalé dans la version filmique originale, profite ici de la distance qu’offre invariablement le plateau de théâtre pour tomber dans l’oreille du spectateur, avec toute sa poésie désabusée, sa tendresse de nuit urbaine, ses amours de fond de bouteille…

La situation est très simple ou pas du tout. Alexandre, patachon lettré, vit chez Marie boutiquière parisienne ; ils s’aiment. Alexandre sort d’une rupture avec une autre femme qu’il voyait alors qu’il vivait déjà avec Marie. Il se promet de retomber amoureux au plus vite.

Au détour d’un long regard de café, il prend le numéro de Veronika, jeune aide-soignante au fondement plutôt impressionnant et à la vie nocturne débridée. Ils se mettent aussi à s’aimer. S’ensuit un chassé croisé amoureux à trois ; sorte d’anti quiproquo vaudevillesque puisqu’ici rien n’est caché, tout le monde sait tout… C’est pas forcément plus facile quand on se cache pas dans les armoires…

L’intelligence de jeu déployée par les trois comédiens, donne à la situation tout son relief tragi-comique. Alexandre avec son phrasé faussement neutre et ses innombrables digressions rappelle Mathieu Amalric dans “Comment je me suis disputé… ma vie sexuelle” de Desplechins, en constant recul sur lui-même et affrontant tout à renforts d’analyse cruelle et d’humour grignotant. Ce qui ne nous empêche en rien d’en deviner les creux. Marie installe dès le début du spectacle (que l’interprète passe en retrait) un regard, une douceur et puis ce qu’il faut de jugement aussi… Comme une vraie maman amoureuse. Ça peut paraître bateau ; un simple truchement de dynamisme, qu’à aucun moment (du moins au début) les comédiens soient hors-plateau. Mais à mon sens une clé de lecture se retrouvent dans ces regards pas vraiment off qu’ont sur l’action les deux femmes, rappelant que tout est su et d’une certaine manière elles aiment (un peu, peut-être) regarder l’homme qu’elles aiment en aimer une autre. Marie, maternelle et digne, ou Veronika, parfois moqueuse, distraite ou ennuyée… Cette dernière est explosive et douloureuse à la fin de la pièce lorsqu’en toute humilité elle nous lâche un prêche sur l’amour et ses dérivés, venu des tripes, où elle nous fait comprendre qu’elle n’a pas à s’excuser de ce qu’elle est. Ni quiconque d’ailleurs. Triomphe de la dignité et de la poésie dans un monde de middle-class gouailleuse et au ricard, anté-sidéique, pied de nez à la bien-pensance et aux images figées de bonheur et de réussite proposées de tout temps par les classes plus nanties.

Ce spectacle, comme beaucoup par ailleurs cette saison au Petithéâtre (je citerais par exemple et passion l’intouchable “Quitter la Terre”(4)) est avant tout un triomphe de rythme et d’intelligence de narration. Comment s’emparer d’images filmées de près de quatre heure et en rendre compte originalement dans une petite salle quasi sans issue, avec juste quelque chaises et en-face une soixantaine de clampins qui vous regardent le tout en deux fois moins de temps ? Il aura fallu pour ce faire, un souplesse physique et de pensée chez les comédiens ainsi qu’une précision redoutable pour l’évocation la plus nue possible des différents espaces et situations. Du temps de la Nouvelle Vague on aimait à parler de la “politique des auteurs” demandant à interpréter chaque œuvre comme partie de l’Œuvre plus vaste de son auteur, peut-on parler de “politique des programmations” ? Car cette saison le Petithéâtre nous a régalé, d’un travail sur la narrativité, comment une histoire nous parvient-elle ? Que ce soit dans les russeries de Coline Ladetto(5), les voyages extra atmosphériques de Joël Maillard(6), les histoires privées qu’on finit par raconter à trois avec musique chez Ludovic Chazaud(7) ou les périples de pièce historique devenant sous nos yeux une déclaration d’amour ce qu’il faut de foutraque du côté de “Iris et moi”(8), la façon dont la fable nous parvient semble toujours passer par des chemins de traverse particulièrement astucieux. L’on en vient à penser que permettre au spectateur d’interroger le comment aiguise son besoin d’interroger le quoi.

Notes

1 Cette nuit encore jouer les pierres (septembre 2017)
2 Donkeyport (novembre 2017)
3 Mon histoire vraie · Sara (mars 2018)
4 Quitter la Terre (février 2018)
5 La cuisinière d’Ivan Andreïevitch (janvier 2018)
6 Quitter la Terre (février 2018)
7 Mon histoire vraie · Sara (mars 2018)
8 Iris et moi (avril 2018)

par Christian Cordonier

Depuis 2018, Christian Cordonier partage son regard de comédien et spectateur sur le blog du Petithéâtre !


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