Le Mystère de Madeleine

Date : 29 avril 2018
Chronique à propos du spectacle 11 – Celle qu’on croyait connaître (saison 2017-2018).

C’est l’histoire d’un homme qui s’en vient au théâtre assister à la dernière représentation d’une pièce dont il ne sait rien.
C’est l’histoire d’un homme, lourd de ses tracas de la journée et déjà fatigué par ceux qui l’attendent le lendemain, qui s’assied un peu gêné au premier rang.

Et qui assiste comme ça, sans avoir été prévenu, à une espèce de Mystère médiéval.

Comme au Moyen Âge, le Mystère tourne autour d’un mystère préexistant. Qui donc est Madeleine, de quoi donc est-elle morte? Mystère mis en abyme dans le mystère, et voilà une phrase avec beaucoup de -y, dis-donc, sans compter que le prénom choisi, hein, est parfaitement raccord avec l’impression qu’on peut se faire d’un mystère médiéval.

Comme au Moyen Âge sans doute, je dis sans doute parce que je n’y étais pas, au Moyen Âge, alors comme au Moyen Âge peut-être, toutes les facettes de la vie sont convoquées sur les tréteaux, à grands renforts de gestes, de costumes, de mimiques, de sentences bien envoyées, de mots d’amour, d’empathie, de sensibilité, de cocasseries, de situations grotesques et d’humour.

Comme au Moyen Âge, ou comme dans le théâtre antique, tiens, osons le grand saut, les comédiens campent plusieurs personnages, simplement en changeant de masque. On en a retrouvé en fouilles archéologiques, de ces masques tragiques, et on comprend, en les regardant, que les grimaces exagérées à outrance de l’argile permettaient sans y toucher d’ouvrir des fenêtres d’une justesse percutante sur les traits de caractère les plus subtils du genre humain.

Car oui, c’est l’histoire d’un homme qui a eu l’impression de survoler des siècles de théâtre, assis sur un fauteuil, qui en a l’impression, n’est-ce pas, car ce n’est pas un homme de théâtre, non plus, et sa science est limitée dans ce domaine.
Mais l’impression est tenace, elle demeure à la fin de la représentation, elle est là dans les petits toasts au pesto servis à l’issue du spectacle, elle est là dans la rue, elle est là sur la table de bois du bistrot où on boit la dernière bière, elle est là dans la voiture et dans le lit où on se couche, et le lendemain, et longtemps sans doute encore elle sera là, dans un petit tiroir d’un petit meuble perdu dans un coin oublié d’un cerveau imparfait.

L’homme fatigué, spectateur d’un soir, sent résonner la peau d’un tambour qu’il croyait détendue.
Ah, tout ça c’est théorisé déjà, hein, c’est la catharsis, tous ces trucs.
L’homme enfonce des portes ouvertes, il croit réinventer la roue, l’imbécile.
N’empêche qu’accoudé au comptoir du foyer, devant les toasts au pesto, il se sent plus humain, à la fois plus fragile et plus fort, le cœur gonflé d’amour pour ces gens qui savent se donner, offrir des bouts d’âme à la lueur d’un projecteur, merci, merci.
Frères et sœur humains, merci.

Merci Mélanie Foulon, merci Christian Geffroy Schlitter, merci Adrien Barazzone. Merci pour ce garagiste qui ne veut pas pleurer, pour la tulipe de cet homme de ménage italien, pour cette infirmière bigourdane. Merci pour Madeleine. Merci surtout pour Claude, maman, maman, et pour cette pomme coupée en petits quartiers qui m’a fait pleurer.

Car il n’y a qu’un pas du rire aux larmes.

Il n’y a qu’un pas du rire aux larmes… “on dit ça, non?”

Celle qu’on croyait connaître (photo : Michaël Abbet)

par Orgel

Orgel est l'un des blogueurs réguliers du Petithéâtre. Il a longtemps été l'un des chroniqueurs du blog de la Grenette "Sortez de ma chambre". D'aucuns prétendent qu'il a choisi ce pseudo parce que, lu à l'envers, ça fait Legro. Mais ce sont de mauvaises langues... Pour le contacter ou réagir à sa chronique, laissez un message ci-dessous (ou : lecomtedorgel@hotmail.fr)


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