Chronique à propos du spectacle 04 – Donkeyport (saison 2017-2018).

Donkeyport (photo : Félicie Milhit)

les hommes fatiguent sous le cagnard
leurs sandales boucanées de sel et de sable
leurs sandales marchant dans les pas d’un dieu ou d’un fennec
les hommes bivouaquent sous l’étoile muette
les hommes boivent le thé et siphonnent leurs âmes
les femmes apprennent à leurs filles la magie des rêves
l’hémione femelle garde son lait pour la soupe du soir
le vent fait surgir les fantômes
le vent dissout le berger
je mâche des fleurs de bourrache

qui trime, qui ploie l’échine, qui ne se rebelle ?

les hommes dressent des obstacles
par dépit des faits divers entendus
par jeu, par déshabitude, par ennui
des journées qui n’ont pas de fin
les hommes jouent aux osselets – c’est un passe-temps du diable
les femmes ramassent des crottes de chèvres – c’est une dévotion
l’onagre pisse un concentré de soleil consumé
le vent fait des arabesques sur le tarmac
le vent ranime l’épouvantail
je mâche une brassée d’oyats

qui trime, qui glisse dans le ravin, qui se tait ?

les hommes se scarifient des amours scorbut
leur cœur en matelote, leur cœur faisandé
leurs chevilles en carton bitumé sur la caillasse
leurs pieds dans les traces des vipères à corne
les femmes danseraient si l’on déliait leurs corps
les femmes danseraient si l’on ouvrait la grotte
la bourrique se couche sur la corde qui l’entrave
ses larmes trop salées attirent les taons et les mouches
le vent miaule sur les piquets du parc à bestiaux
le vent déroute le vautour
je mâche une tige de chardon

qui trime, qui porte sa croix, qui ne désespère ?

des hommes font la guerre aux dunes et au chacal
des hommes regardent tomber les avions
leurs talons dans des trous d’obus
leurs orteils sous les dents des gerbilles
les femmes boivent de l’eau croupie
les femmes lavent leur progéniture avec de la cendre
l’âne joue au rami avec un bec-en-sabot
le vent raconte toujours la même histoire
le vent est le mensonge
je mâche une branche du buisson ardent

qui trime, qui pardonne, qui renonce ?

le vent raconte toujours l’histoire
le vent n’est jamais le mensonge

qui trime, qui meurt sous le harnais, qui se détache ?

par Pierre-André Milhit

Pierre-André Milhit est né en 1954 à Saxon et vit aujourd’hui à Montorge sur Sion. Il a pratiqué treize métiers parmi lesquels chauffeur-livreur, employé de pompes funèbres, garçon de café. Il est désormais travailleur social et rédige régulièrement des chroniques pour ce blog.


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