Chronique à propos du spectacle : 08 – Manque (saison 2016-2017).

Sarah Kane est morte à l’âge de 28 ans. Suicide… Elle nous laisse un “Manque” comblé par ce texte bien mis en scène par Geneviève Guhl que je salue ici pour son heureuse initiative de faire vivre ce qui pourrait mourir, s’il n’y avait en ce monde des êtres attentifs aux messages désespérés d’autres êtres qui ont tenté de mettre du sens dans l’insensé, de l’ordre dans l’apparent désordre…

Le “manque” le plus essentiel est bien celui de l’amour… Tout ce qui vit est appelé à être aimé, juste parce qu’il y a de la vie dedans. Quand on a compris cela, il n’y a plus lieu d’avoir peur ni des serpents, araignées ou autres “monstres” antédiluviens. Pas plus que ces autres monstres qui se cachent entre nos deux oreilles. La Vie a besoin d’être réparée des manques dont elle souffre. Tout autant qu’Elle a besoin d’être exaltée pour les générosités dont Elle nous comble.

Le manque crée le besoin. La corrélation entre ces deux termes est indissociable, sachant que tous deux ont pour référence une satisfaction qui pourrait se résumer – ou plutôt se rassembler – dans une accolade presque charnelle de deux mots qui font mouche : “le bonheur d’aimer”.

L’amour est d’abord une relation, c’est-à dire un lien entre des individus attirés (aimantés) les uns par les autres. Or, l’attirance implique un mouvement qui peut être soit réciproque (le grand-père Charles* est attiré par sa petite-fille Ursule* et Ursule par Charles), soit univoque (Charles est attiré par Ursule mais la petite Ursule ne veut rien savoir des avances de son grand-père Charles). Dans le deuxième cas de figure, on peut supposer que la petite Ursule occasionne envers le vieux Charles un besoin qui ne pourra trouver satisfaction (ou résolution) sans le consentement d’Ursule. Toute la dynamique consiste donc à forcer Ursule à satisfaire les pulsions de Charles en faisant en sorte – si possible – qu’elle y prenne goût ! Or, ce qui vient compliquer le tout, c’est que la mère Gertrude*, fille de Charles et elle-même baisée par ce dernier, tombe amoureuse de sa propre fille qu’elle veut protéger (peu importe de quoi !). Les repères sociaux d’Ursule sont complètement brouillés et celle-ci (elle-même en besoin de réelle affection et d’un amour équilibrant) tombe à son tour amoureuse de son amie Frieda* qui elle, ne voit en Ursule qu’une amie de son âge pour laquelle l’affection d’une amitié n’a pas besoin de la sensualité des corps…

Comment dès lors “être bien dans sa peau” dans un tel imbroglio affectif ? Si, pour Ursule, la découverte des émois de la chair a passé par le dégoût du pénis de son grand-père, on peut comprendre qu’elle se soit tournée vers la vulve aimante et innocente de sa mère attentionnée. Puis, marquée par ce désir de chair (sans pénétration d’un glaive dégoûtant), qu’elle soit attirée par le sexe d’une jeunesse épanouie et non menaçante, à l’odeur nouvelle et non “familière” (pour ne pas dire familiale) de son amie Frieda !

Le sujet est lourd et la lumière printanière peine à traverser le désir d’aimer sainement et simplement.

En dépit de ce que la société appelle “abus sexuel” ou “déviance psychologique”, il doit exister une voie médiane de résilience que les victimes devraient pouvoir utiliser à l’avantage de leur cœur… Le violon du début laisse entrevoir un motif sonore qui ressemble à une longue tentative de s’accorder à l’orchestre absent (la société ?) alors qu’à la fin, un motif mélodique semble s’esquisser et laisser entrevoir une façon d’aimer différente mais finalement harmonieuse.
Je n’ai peut-être pas compris le sens de ces quatre voix féminines entrelacées que Geneviève Guhl nous a déposées sur scène à travers la voix éteinte de Sarah Kane, mais j’ose croire qu’elle avait en elle une autre conception de l’amour (le vrai) que celle qui met en relation “pouvoir et colonisation”.

* prénoms fictifs et inventés pour la clarté du propos.

Manque (crédit photo : Félicie Milhit)

par Marc Robert

Marc est un coumâra du Petithéâtre. Il est infirmier clinicien, de nationalité suisse et canadienne, études en anthropologie. Intérêt marqué pour la littérature et le théâtre.


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