Chronique à propos du spectacle : 02 – Le Rapport Bergier (saison 2016-2017).

Et j’ai enfin changé la lampe devant la grange.

J’avais rentré les génisses. J’avais fumé un Brissago, appuyé contre le char à betteraves. Je regardais là-haut sur l’alpe. Le ciel devenait pourpre et mauve. Ça m’a pincé une corde là vers les côtes. J’ai pensé à la femme. Elle devait être après mijoter un bon petit plat pour son homme. J’ai pensé au gamin, en bas à la ville, qui voulait faire l’ingénieur.

Je me suis souvenu avoir eu l’envie d’engueuler un type sur le chemin. Il me semblait qu’il voulait chaparder une pomme sur le pommier du pré à la grand-mère. Puis j’ai vu qu’il était pas d’ici. Il était maigre, gris et apeuré. J’y ai dit : t’as qu’à prendre une pomme, et pis une deuxième si t’as un gamin.

Puis je suis monté à la cuisine. La femme, elle a gueulé parce que j’avais oublié de monter du lait, pour la soupe, et pis que j’avais oublié de décrotter mes bottes. Je suis redescendu à l’écurie. En passant, j’ai regardé sur le chemin si le type était toujours là. J’aurais pu lui proposer un bol de soupe et lui dire qu’il pouvait passer la nuit à l’étable, au chaud. Mais je le voyais plus. Il faisait nuit, et j’avais pas changé la lampe devant la grange.

Je suis remonté manger la soupe. J’ai grogné un peu qu’il manquait du lard dans la soupe. J’ai quand même remercié la femme, on est pas des bêtes. Pis on a regardé un peu la télé. Y avait un type qui disait qu’y avait trop de gens pas de chez nous qui se promenaient dans nos campagnes, qui traversaient trop facilement nos frontières, et qu’on devait faire gaffe, parce qu’ils étaient pas comme nous. J’ai pensé au type près du pommier et j’ai pensé que j’avais bien fait de pas lui dire de dormir chez nous. On sait jamais.

Le lendemain, je l’ai revu. Il m’a donné un coup de main pour charger du bois sur la remorque. Il a dit merci pour la pomme, et aussi pour les deux œufs qu’il avait volé au poulailler. J’ai haussé les épaules. Il a vu la police qui arrivait là-bas. Il a détalé dans la forêt. J’ai dit à la police qu’ils étaient deux ou trois, et qu’ils m’avaient volé une poule. On sait jamais.

Les mois qui ont suivi, les journaux disaient toujours qu’y avait toujours trop d’étrangers, que le pays allait s’effondrer si on faisait pas gaffe et qu’un accord avait été fait avec un pays voisin pour les refouler. J’ai mis du barbelé autour du pommier, j’ai dit à la femme de rentrer les poules dans la remise et j’ai enfin changé la lampe devant la grange. J’ai mis une espèce de projecteur qui éclaire jusqu’à la croisée.

Après on a été tranquille. On a plus revu personne d’étranger. Y avait bien de temps en temps des convois la nuit sur la route derrière, celle qui mène à la frontière. La femme, elle disait qu’elle entendait des cris, des prières. J’ai dit qu’il fallait pas s’occuper. Pis il y a eu un monsieur de la capitale qui est venu nous demander d’éteindre la lampe de la grange après vingt-deux heures. Nous on a dit oui, pis on a fait comme il avait dit.

Un jour, le fils, il est revenu avec un de ses amis qui avait étudié l’histoire du pays à l’université. Il a posé des questions sur les barbelés, sur la lampe de la grange. Nous on a dit que c’était pour les voleurs. Pis il nous a demandé si on laissait une lampe allumée dans la maison la nuit. Pour garder en mémoire ce que nous avions fait, pour avoir la preuve qu’on avait fait juste.

Une lampe allumée sur nous ? toutes les nuits ? On a bien pensé qu’étudier l’histoire du pays, c’était pour faire des histoires dans le pays. On a dit au fils qu’il ne devait plus jamais revenir avec.

La femme a recommencé à aller à la messe, le dimanche.

par Pierre-André Milhit

Pierre-André Milhit est né en 1954 à Saxon et vit aujourd'hui à Montorge sur Sion. Il a pratiqué treize métiers parmi lesquels chauffeur-livreur, employé de pompes funèbres, garçon de café. Il est désormais travailleur social et rédige régulièrement des chroniques pour ce blog.


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