Chronique à propos du spectacle La mélopée du petit barbare (12).

Ce n’est pas rien ce silence, et ce noir d’encre, et cette silhouette blanche que l’on devine et cette voix douce que l’on entend d’abord, et que l’on croit venir de la silhouette, mais non, la voix est trop grave, elle est douce mais trop grave, et la silhouette blanche, on le voit bientôt, n’est pas celle d’un homme.

Alors on le distingue peu à peu, l’homme en noir, et on sait que la voix vient de lui. Peut-être même vient-elle de nous, tiens, puisque beaucoup d’entre nous pourraient être à sa place et prononcer les mêmes paroles, une même haine de la norme et de l’absurdité insondable du parcours terrestre, cette même impression diffuse de n’être pas à sa place, d’être inadapté au monde… Ô mon frère en blouson de cuir, perdu dans la nuit d’un musée d’histoire naturelle, devant les vitrines d’oiseaux morts qui pourtant sont plus vivants que la plupart de tes contemporains, ô cet écho violent, droit au cœur, de ta si belle et douloureuse inadaptation au monde…

Petit voyou, tu as pleuré ta mère dans les cellules des maisons de redressement, mais la voilà justement, ta mère, c’est elle la silhouette blanche, et on sait maintenant que tu n’es pas entré par effraction dans ce musée, mais que tu le cambrioles en rêve, chaque nuit, pour convoquer tes vieux démons.

Que peux-tu lui répondre, à elle qui te parle de bonheur simple, d’arroser des fleurs sur le balcon et de promenades dans la forêt, que peux-tu lui répondre à elle qui essaie de retrouver ses émotions de petite fille, à elle qui n’a jamais cessé de penser à toi, de cuisiner pour toi, à elle qui a renoncé aux hommes pour toi, à elle qui doucement se voit vieillir… C’est elle qui t’a accompagné dans ce musée la première fois, c’est à elle que tu dois tes premiers émois, tes premières caresses, toutes les premières fois nom de Dieu c’est à elle que tu les dois, et que peux-tu lui répondre? Que tu n’es pas si malheureux que ça? Que tu n’es pas le premier à perdre ton père? Que tu n’es pas le premier à rechercher chez les filles l’orbe premier et délicieux du visage de ta mère?

Tu ne peux pas répondre ça. Tu préfères ta belle et douloureuse inadaptation au monde.

Tu préfères projeter, sur les deux grands panneaux noirs du décor posés comme un livre ouvert sur la tranche, les silhouettes noires de tes oiseaux morts.

Encromancie ou tests de Rorschach?

Allez savoir. Chacun peut y lire, en tout cas, des bribes de sa propre histoire.

Marika Dreistadt et Raphaël Defour sont superbes.
La musique d’Immanuel de Souza est splendide. La dernière séquence m’a ému aux larmes.
Le buffet est toujours délicieux et le vin rouge toujours aussi bien servi.

 

par Orgel

Orgel est l'un des blogueurs réguliers du Petithéâtre. Il a longtemps été l'un des chroniqueurs du blog de la Grenette "Sortez de ma chambre". D'aucuns prétendent qu'il a choisi ce pseudo parce que, lu à l'envers, ça fait Legro. Mais ce sont de mauvaises langues... Pour le contacter ou réagir à sa chronique, laissez un message ci-dessous (ou : lecomtedorgel@hotmail.fr)


Commentaire (1)

Magali

Toujours un grand plaisir de te lire, confrère blogueur.
Vivement la prochaine saison, et tes prochains mots scintillants d’intelligence et de sensibilité!

5 ans ago

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