Chronique à propos du spectacle Autour d’Aloïse (8).

“va te coucher ! ”

je suis crayon
je suis crayon rouge
je suis rouge

rouge du sang des femmes, sang des hyménées, sang des menstruations, sang des accouchements, sans des morts violentes, sang des hémorragies intestines, sang des mutilations, sans des coquelicots, sang des pivoines

rouge des robes d’amantes, des vins de passion, des roselins cramoisis, des grenades, des tulipes de février, des drapeaux de la révolte, de la bannière impériale, des roses rouges, de l’œillet à la boutonnière

je suis crayon
je suis crayon jaune
je suis jaune

jaune des excès de bile, du jus de chélidoine sur les verrues, du jaune de l’œuf de l’aigle royal, du soleil de juin sur les tournesols, de la polenta réchauffée sur le poêle, de l’urine de la peur

jaune de la poussière de Sahara sur la neige du glacier, du pétale de pissenlit dans le bec du merle, de la bergeronnette des ruisseaux, de la lune de Pâques, du safran dans la soupe, du rideau de douche dans la chambre d’hôpital

je suis crayon
j’aurais dû être crayon bleu
j’aurais dû être bleu

bleu du vitrail de la cathédrale, du bleu à l’âme, du merle bleu, du ciel de novembre, de la robe de l’Impératrice de Prusse, du frottis de méthylène au fond de la gorge, de l’hématome autour de l’œil, de la neurasthénie chronique, du chardon bleu

bleu de la colère rentrée, du cahier d’écolier où croupissent les pénitences, de la robe indigo des fiançailles, du lac de montagne où se noient les anges, de la pervenche obstinée, du bleuet de l’amoureuse

j’aurais dû être bleu

l’homme habillé de blanc n’a pas voulu
“va te coucher ! ”
la vierge blanche n’a pas voulu
“va te coucher ! ”
la cheffe de l’intendance n’a pas voulu
“va te coucher ! ”
le cheval blanc de l’empereur n’a pas voulu
“va te coucher ! ”

j’aurais voulu être le crayon bleu dans la main d’Aloïse

par Pierre-André Milhit

Pierre-André Milhit est né en 1954 à Saxon et vit aujourd'hui à Montorge sur Sion. Il a pratiqué treize métiers parmi lesquels chauffeur-livreur, employé de pompes funèbres, garçon de café. Il est désormais travailleur social et rédige régulièrement des chroniques pour ce blog.


Commentaire (1)

Ribaux Sébastien

Merci pour ces mots plein de couleurs en résonance au spectacle!

5 ans ago

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