Chronique à propos du spectacle Je suis Antigone (3).

Si vous voulez réviser vos classiques, courez voir Je suis Antigone au Petithéâtre.

Fille d’Oedipe, Antigone, après le départ en exil de son père, est élevée – avec sa sœur Ismène et ses frères Étéocle et Polynice – par son oncle Créon. Étéocle et Polynice doivent régner en alternance sur Thèbes, mais Étéocle, le jour venu, refuse de laisser sa place à son frangin. Ce dernier, furieux, lève une armée et se presse contre les remparts de Thèbes. Les deux frères, qui ont le sang chaud, se cognent à un tel point qu’ils finissent par en mourir, les andouilles (il faut dire qu’Oedipe avait maudit ces fils ingrats qui ne s’occupaient pas bien de lui. C’est bien fait pour eux, finalement).

Mais voilà. Alors qu’Étéocle a droit à des funérailles nationales, avec musique militaire, beach flags et garde à cheval, Polynice, qui a osé lever une armée et se retourner contre sa ville, est interdit de sépulture. Son corps, pourri au soleil, sera dévoré par les chacals. Ainsi en a décidé son oncle Créon, qui était volontiers rancunier.

Mais Antigone ne l’entend pas de cette oreille. Elle organise, en toute illégalité, l’enterrement furtif de son frère.

Créon est furieux. Il aime sa nièce, oui, mais il ne faut pas exagérer. Elle a désobéi, elle sera donc punie: il la condamne à être emmurée vivante. Les proches d’Antigone, horrifiés, plaident en sa faveur – et en premier lieu Hémon, son fiancé, qui est le propre fils de Créon, et donc le cousin germain d’Antigone (mais aussi son neveu, si on veut bien, puisqu’Antigone est à la fois fille et petite-fille de Jocaste, la sœur de Créon. Vous suivez? c’est un peu compliqué).
Créon se laisse attendrir; il est prêt à la clémence mais, trois fois hélas, c’est trop tard: Antigone vient de se pendre à la cave.

Hémon, son amoureux, est désespéré: il se pend au grenier.

La mère d’Hémon, Eurydice (la femme de Créon, donc), ne supporte pas la mort de son fils et s’en va se pendre dans la remise.

En voilà un beau merdier.

La pièce proposée par la compagnie de théâtre Lunatik nous présente l’ultime confrontation aux Enfers d’Antigone et de Créon. Eurydice, rendue à moitié foldingue par la mort de son garçon, se balade aussi dans les nuées, en chantant des mélopées (Alexandra Moia, très belle dans le rôle).

Le décor, sobre, est tendu de blanc; des lanières de tissu bleu, dans lesquelles s’empêtrent les protagonistes comme dans les fils des Parques, ont un petit air de drapeau grec déchiré.

Le chœur antique est réduit à une figure de barnum, narrateur omniprésent et régisseur des lumières (Loc Nguyen); la mise en scène a voulu que le texte soit slamé, peut-être pour ancrer davantage le propos dans le siècle – pourquoi pas. Je ne suis pas convaincu. On pourra regretter que ce barnum ait préféré à l’habit traditionnel des bretelles et un nœud papillon rouges (mais ce ne sont que des histoires de chiffons parfaitement accessoires, je vous l’accorde).

Jean-Luc Borgeat est magnifique en Créon. Une véritable gueule, d’abord, où se confondent les traits de Bernard Pivot, d’Anthony Hopkins et d’un chanteur dont j’ai oublié le nom. Et puis cette diction, et cette faiblesse qui transparaît. Ah! le pauvre homme qui ne voulait pas de responsabilités, écrasé par le poids de sa charge. Ah! le pauvre homme qui croyait bien faire en ne fléchissant pas. Créon, mon ami, mon frère humain, tu t’es pourtant mis le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate avec tes principes à la noix, et te voilà gémissant aux pieds de ta femme, implorant son pardon – alors qu’elle est déjà en partance, elle, qu’elle ne t’appartient plus, qu’il est bien trop tard pour te préoccuper d’elle, qu’elle s’en va bientôt retrouver son fils sur une terrasse des champs Élysées.

Antigone, quant à elle, est jouée par Elphie, qui est aussi Ella, à savoir l’auteure du texte. Peut-être n’aurait-elle pas dû, en tant qu’auteure, interpréter le rôle titre, tant il est difficile d’être à la fois démiurge et serviteur. Mais la diction est belle – et ce compliment s’adresse à tous les acteurs, ce qui est assez rare pour être mentionné.

La mise en scène a voulu, aussi, que des vidéos soient projetées. La scène où Créon, très bourgeois du XIXe siècle, sermonne sa nièce depuis son bureau directorial fonctionne assez bien. Celle où la Conscience du même Créon, personnifiée en une espèce d’alchimiste de roman de Paulo Coehlo, assène des vérités morales et définitives, frôle le burlesque sans vraiment y tomber.

Par contre, que dire de ce passage où défilent devant le spectateur ahuri, qui ne s’y attend pas, les figures de Petrucciani, de Patrick Dewaere, de Rudolph Noureev, de Camille Claudel, de Keith Haring, d’Ernest Hemingway ou d’Amy Winehouse? Est-ce à dire que l’auteure les considère comme des Antigone modernes? Pourtant rien, j’en ai peur, n’apparente ces personnalités à la figure éminemment révolutionnaire d’Antigone. Certes, ils sont tous morts prématurément, de maladie ou d’une balle dans la tête; certes, ils ont brillé par leur génie ou par leur magnifique inadaptation au monde, mais je ne crois pas qu’aucun d’entre eux ait perdu sa vie pour un idéal antigonien. Cette séquence reste un mystère.

Enfin (mais ce ne sont que des histoires de chiffons parfaitement accessoires, je vous l’accorde), pourquoi avoir affublé les acteurs de pantalons de jogging et de sweats à capuche? Dans un but de neutralité, ou d’intemporalité, peut-être; mais ça ne fonctionne pas. Ce vêtement de détente est un anti-vêtement par excellence; il donne un petit côté sportif du dimanche, hop hop, parfaitement inadapté au propos. J’ai eu beaucoup de peine à voir Jean-Luc Borgeat dans un tel accoutrement. C’est dommage.

Finalement, ce Je suis Antigone, c’est le Je suis Charlie de janvier qui transparaît à chaque ligne. C’est parfaitement louable, après tout. C’est un refus du cauchemar imposé par la folie des hommes.

Mais, comme le disait un spectateur au sortir de la pièce, on aurait pu s’attendre à une véritable réflexion sur la légitimité de la désobéissance. Au lieu de cela, on aura révisé ses classiques. C’est déjà pas mal.

Rappelons pour terminer que le déchiré de rideau de la compagnie Gaspard est une petite merveille d’intelligence.
Que le buffet du Petithéâtre est excellent.
Que l’on croise au détour du comptoir des êtres délicieux.
Et que le vin rouge est très bien servi.

Orgel

par Orgel

Orgel est l'un des blogueurs réguliers du Petithéâtre. Il a longtemps été l'un des chroniqueurs du blog de la Grenette "Sortez de ma chambre". D'aucuns prétendent qu'il a choisi ce pseudo parce que, lu à l'envers, ça fait Legro. Mais ce sont de mauvaises langues... Pour le contacter ou réagir à sa chronique, laissez un message ci-dessous (ou : lecomtedorgel@hotmail.fr)


Commentaires (3)

Jean-Luc Borgeat

Cher Monsieur le comte,
Vous verrez, au milieu du fleuve, Charon vous arrache votre obole et vous balance une tenue obligatoire; peu de choix, bleu pour les filles, gris pour les garçons; il faut se changer avant d’avoir atteint l’autre rive..un peu comme avant d’entrer en cellule ou d’apprendre le garde à vous. La légitimité de la désobéissance? Ah mais c’est une valeur absolue cher Monsieur le comte! Elle ne se décline pas, elle ne s’invite pas, elle vous gifle et vous coupe la tête…Les gens de votre classe en ont payé le prix fort par charrettes entières.
A bientôt dans les Enfers.
Créon

5 ans ago
    Orgel

    À tout bientôt, Sire.
    Je me réjouis de partager avec vous un instant aux Enfers. Mais moi qui voulais y descendre en habit, vous m’effrayez; devrais-je, moi aussi, revêtir cet épouvantable costume?

    5 ans ago
    Borgeat

    Pas d’alternative Monsieur le comte; oseriez-vous défier Charon? Pas le choix comme dans beaucoup de rites; n’auriez-vous pas vous-même peut-être dejà revêtu une robe immaculée de premier communiant mal coupée avec un gros cordon autour de la taille?

    5 ans ago

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