Chronique à propos du spectacle Le vieux juif blonde (4).

Le décor est à l’image de l’histoire, translucide.
On devine le secret d’une chambre de jeune fille – à travers l’autel, surtout, aménagé dans la niche. Des bibelots, des disques. Plein de ces petites cochonneries qu’on accumule gamin, qu’on finit par perdre – et qu’on regrette plus tard. Un miroir voilé. La photo-portrait d’une enfant.
Sophie. Fille de grands bourgeois. À Paris de février à mai, à Courchevel d’octobre à janvier et à l’île de Ré de juin à septembre. Jérôme, c’est le père. La mère, c’est la pute.
Sophie. Elle a vingt ans. C’est un sacré joli bout de fille. Même Julien le dit, lui qui l’aime. Mais existe t-il vraiment, cet imbécile? Finalement on n’en sait rien. C’est le prince charmant des contes de fée à la con.
Sophie. Ah, elle n’a jamais joué de piano, non, jamais. Ni de violon, d’ailleurs. Mais, parfois, ses mains se posent sur le clavier – la mélodie sourd-t-elle de l’appartement du dessus? Il nous semble entendre une sonate – et parfois, aussi, les violons lui tournent dans la tête, avec leurs rires de violon. Putain. Des putains de rires de putains de violons, qui finissent par te filer mal au crâne.
Sophie. Elle n’a pas faim. Elle ne veut pas manger, ni boire. Ni rien. Elle méprise sa conne de mère, qui veut lui faire avaler de l’andouillette – va faire bouffer de l’andouillette à une ado qui n’a pas faim, eh, connasse – sa conne de mère qui trompe son ahuri de père avec un obscur prof de piano.
Son père, tête de mort, qui ne l’a jamais prise dans ses bras.
Qui ne lui a jamais caressé les cheveux, en la berçant doucement, dors, Sophie, dors, mon ange. Merde. Il ne l’a jamais prise dans ses bras, cet enfoiré. Le con. Il s’appelle Jérôme.
Sophie. On l’accompagne chez le psy, en tout cas. Le beau vieux psy, avec une barbe blanche qui lui pend au menton comme une bite – c’est elle qui le dit.
Il dit pas grand chose, le psy. Il s’en fout. Il doit être île de Ré l’été et Courchevel l’hiver, lui aussi, si ça se trouve.
Et ses parents qui chialent.
Leur pauvre fille qui ne ressemble décidément pas à ce que doit ressembler une jeune fille.

Alors on dit qu’elle est folle, folle à lier. C’est plus pratique.
Ou possédée.
Oui. Possédée par le dibbouk de Joseph Rosenblath, un pauvre type né au mauvais endroit, la mauvaise année, qui te raconte en rigolant pour ne pas pleurer son voyage de santé dans un camp de vacances polonais, quand il avait neuf ans.
Pauvre gosse.
Mais s’il revient hanter Sophie, c’est bien qu’il a quelque chose à se reprocher, pourtant.
Son Julien, peut-être, qu’il a aimé jadis? Son Julien qu’il aimerait reconnaître dans le public devant lui. Son Julien qu’il a peut-être trahi.
Ou est-ce son violon qui le tourmente? En a-t-il joué là-bas, dans son pyjama rayé, quand on devait accompagner en musique les condamnés à l’échafaud?
Est-ce lui qui interdit Sophie de manger, parce que c’est Kippour, parce qu’il ne veut pas de porc, parce que c’est impossible de manger quand on a vu tant de gens crever de faim?
Est-ce que c’est lui qui empêche Sophie d’aimer son père – parce que son père à lui n’a pas eu le temps de lui dire qu’il l’aimait, emporté par la tourmente des fous, arraché aux siens dans la pénombre d’un soir d’avril?

Ou alors c’est Mathilde, la petite sœur, la photo-portrait de l’autel domestique. Celle qui est morte, celle qui n’aurait pas dû mourir. Celle dont la mort a brisé et le père et la pute, la pauvre pute, la mère assommée de douleur qui s’est réfugiée dans les bras du professeur de piano, de celui qui donnait des cours de piano à la morte.
Pauvre Sophie.
Pauvre mère endeuillée.
Et Jérôme qui finira par la serrer dans ses bras, sa fille. Pauvre con qui finira par se souvenir qu’il lui en reste une, de fille.
Et Sophie qui le serrera aussi, qui le serrera si bien qu’on a peur, à un moment, qu’elle le tue.
Pauvre père dévasté.

Le décor est à l’image de l’histoire. Translucide.
À l’image de la culpabilité transgénérationnelle.

Même les officiers nazis n’ont pas osé me gifler.

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Mali van Valenberg, seule sur scène, est extraordinaire.
Le déchiré de rideau de la Compagnie Gaspard est une merveille – mais on va risquer, bientôt, de se répéter.
Le vin rouge est excellent et toujours très bien servi (malgré les recommandations de José Manuel, que l’on embrasse au passage).
Et, enfin, on croise toujours au comptoir des gens délicieux – et notamment de vieux amis dont les histoires sont dignes des plus grandes tragédies.

Orgel

par Orgel

Orgel est l'un des blogueurs réguliers du Petithéâtre. Il a longtemps été l'un des chroniqueurs du blog de la Grenette "Sortez de ma chambre". D'aucuns prétendent qu'il a choisi ce pseudo parce que, lu à l'envers, ça fait Legro. Mais ce sont de mauvaises langues... Pour le contacter ou réagir à sa chronique, laissez un message ci-dessous (ou : lecomtedorgel@hotmail.fr)


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